Lieux cultes

Lieux cultes - Abbey Roads - Les Beatles

Pourquoi la pochette d’Abbey Road est-elle devenue légendaire ? Retour sur les coulisses du dernier album des Beatles, son enregistrement, ses anecdotes et les mythes qui l’entourent.
July 29, 2026
Lieux cultes - Abbey Roads - Les Beatles
Entre nos lignes, maintenant :  
Lieux cultes - Abbey Roads - Les Beatles

Et dire qu’il aurait dû s’appeler Mount Everest. Album légendaire des Beatles, Abbey Road a marqué à jamais l’histoire de la musique à la fois pour la qualité de ses titres, sa pochette iconique mais aussi le fait qu’il comporte les dernières sessions studio des Fab Four. Car si l’album Let it be est sorti l’année suivante, en 1970, ses enregistrements avaient eu lieu entre le 22 et le 31 janvier 1969 lors du projet Get Back. Mais les nombreuses difficultés, logistiques et relationnelles, avaient amené le groupe à jeter l’éponge.À l’époque, hormis les chansons “Get Back” et “Don’t Let Me Down”, sorties en single en avril 1969, les autres titres paraissent condamnés. Il semble en être de même du groupe : Yoko Ono, la nouvelle compagne de John Lennon depuis le printemps 1968, est omniprésente et pas toujours acceptée, les aspirations diffèrent, les égos s’expriment… Les Beatles sont à leur crépuscule.

RETROUVER LA MAGIE DES DÉBUTS

Pourtant, sous l’impulsion de Paul McCartney, ils décident de se retrouver pour enregistrer un album « à l’ancienne » afin de retrouver la magie des débuts. Leur légendaire producteur George Martin est favorable au projet mais, après l’épisode Get Back où le groupe s’était éloigné notamment sous l’impulsion de John Lennon, il pose ses conditions : ce sera à la manière dont il a toujours produit les Beatles. Parti au milieu des sessions d’enregistrement de l’Album blanc, en 1968, en raison de l’ambiance délétère, Geoff Emerick, l’ingénieur du son ayant notamment officié sur le mythique Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band, accepte lui aussi d’effectuer son retour. Il a pour assistant un certain Alan Parsons, le futur fondateur avec Eric Woolfson du groupe Alan Parsons Project.

Tout le monde se retrouve durant l’été 1969 dans les studios EMI de Londres, situés sur Abbey Road, avec la volonté d’avancer.

« Le truc avant les sessions d’Abbey Road, c'était qu'il fallait en quelque sorte que nous enlevions nos gants de boxe, que nous tentions de nous rassembler pour réaliser un album très spécial. D’une certaine manière, nous sentions que ce serait notre dernière œuvre, alors... Montrons encore ce dont nous sommes capables, montrons-le à nous-mêmes, et essayons de prendre du bon temps en le faisant », confia plus tard Paul McCartney dans un film documentaire produit par Apple en 2009 où George Harrison complétait en déclarant : « Nous ne savions pas, ou je ne savais pas, que nous allions enregistrer le dernier disque des Beatles, mais nous avions d’une certaine manière le sentiment que nous étions au bout du chemin. »

MATÉRIEL INNOVANT POUR L’ÉPOQUE

Il y a bien quelques tensions. Victime d’un accident de la route en Écosse, John Lennon ne rejoint le reste du groupe que le 9 juillet et les crispations se font sentir lorsqu’il fait installer un lit surmonté d’un micro dans un coin du Studio 2 pour que Yoko Ono, également blessée et convalescente, se trouve près de lui et puisse communiquer dans son casque.

Il y a bien quelques autres dissensions. Paul McCartney et John Lennon ne sont plus aussi complices, George Harrison vit de plus en plus mal d’être dans l’ombre, mais dans l’ensemble, les sessions se passent plutôt bien car tous souhaitent mettre leurs différends de côté. Il faut dire que les risques sont aussi limités puisqu’ils sont rarement tous ensemble dans les studios, enregistrant seuls, à deux, parfois à trois et de manière très exceptionnelle à quatre. C’est cependant le cas pour « Come Together », « Because », « The End » et un medley.

« Si un Beatle est présent, c'est bien. Deux Beatles, super. Trois Beatles, fantastique. Mais au moment où ils se retrouvent tous les quatre ensemble, c'est là que cette chose charismatique et inexplicable se produit, cette magie que personne n'a été capable d'expliquer », résumait leur producteur, cité par un assistant ingénieur du son dans l’ouvrage de Mark Lewisohn, The Complete Beatles Recording Sessions : The Official Story of the Abbey Road Years (1988).

Le groupe profite aussi des avancées techniques pour repousser ses limites. Il dispose pour la première fois d’un magnétophone huit pistes, d’une console TG12345 Mk I aujourd’hui encore exposée dans les studios tandis que George Harrison joue sur le tout nouveau synthétiseur Moog, acheté directement à son inventeur, pour « I Want You (She's So Heavy) », « Here Comes The Sun » et « Because ». Il s’agit de l’une des premières fois de l’histoire de la musique que cet instrument est utilisé sur un disque de rock.

DU MONT EVEREST À LA RUE D’EN FACE

Au moment d’évoquer la pochette de l’album, les Beatles souhaitent d’abord l’appeler Mount Everest, à la fois pour faire un clin d’œil à la marque de cigarettes Everest que fumait leur ingénieur du son, Geoff Emerick, mais aussi en référence à quelque chose de grand et d’héroïque. Cela correspondait à l’idée que se faisait Paul McCartney de ce dernier opus. Dans cet esprit, le groupe devait se rendre en avion au mont Everest afin d’effectuer au pied de celui-ci la fameuse photographie illustrant l’album. Un sacré budget mais surtout un long voyage que John Lennon, George Harrison et Ringo Starr n’avaient pas du tout envie d’effectuer.

Finalement, à l’issue d’un long débat entre les membres du groupe, Ringo Starr, ou Paul McCartney selon les versions, suggère d’appeler l’album Abbey Road, rendant la prise de vue extrêmement simple pour tout le monde et peu onéreuse. Cela présente également l’avantage de rendre hommage à l’adresse où ils ont enregistré la quasi-totalité de leurs titres.

À l'initiative de John Lennon, les Beatles sollicitent le photographe écossais Iain MacMillan pour se charger des clichés. Ces derniers sont effectués en à peine dix minutes, le vendredi 8 août 1969, vers dix heures du matin.

« Je me souviens qu'on a demandé à un policier de bloquer la circulation pendant que j'étais sur l'escabeau, à prendre les photos, confia le photographe à un journaliste du Guardian en 1989, à l’occasion des trente ans de l’album. J'ai pris une série de clichés des Beatles en train de traverser dans un sens. On a laissé quelques voitures passer, et puis je les ai photographiés pendant qu'ils traversaient dans l’autre sens. La photo qui a été finalement choisie était la cinquième, sur six prises. C'était la seule où leurs jambes formaient un V parfait, ce que je voulais pour l'esthétique. »

UN TOURISTE AMÉRICAIN IMMORTALISÉ À SON INSU

Elle est également riche en symboles puisque les quatre musiciens tournent ainsi le dos aux studios qu’ils ont contribué à faire entrer dans la légende et où ils ne reviendront plus ensemble.

À l’arrière-plan, sur le côté droit, un homme se trouve juste à côté de la voiture de police garée à l’ombre des arbres. Il s’agit d’un touriste américain nommé Paul Cole.

Ce dernier raconta dans une interview en 2004 qu’il se promenait en attendant sa femme, partie visiter un musée à proximité.

« J'aime bien discuter avec les gens, expliquait-il. Je suis sorti et j’ai vu ce policier assis dans sa voiture. J’ai simplement engagé la conversation avec lui. Je lui ai posé toutes sortes de questions, sur la ville de Londres, la circulation, ce genre de choses. On a passé le temps comme ça. J'ai levé les yeux par hasard et j’ai vu ces types traverser la rue en file indienne, comme des canards. Je les ai traités de cinglés, parce qu’ils avaient l’air plutôt radicaux à l’époque. On ne se promenait pas pieds nus à Londres », poursuivait-il en faisant référence à Paul McCartney.

Ce n’est qu’un an plus tard, alors que sa femme essaye de jouer « Something » à l’orgue, qu’il se découvre sur la pochette se trouvant à côté du tourne-disque familial !

LA FOLLE RUMEUR DE LA MORT DE PAUL McCARTNEY

De l’autre côté de la rue, la Volkswagen Beetle 1968, modèle 1500 et de couleur blanc lotus, appartenait à un habitant du quartier. Elle se trouve aujourd’hui à Wolfsbourg, exposée au Stiftung AutoMuseum Volkswagen, consacré au constructeur allemand.

Ce véhicule est utilisé malgré lui pour donner corps à une rumeur assez folle se diffusant dès la sortie de l’album : Paul McCartney aurait été tué dans un accident de la route en novembre 1966 et l’homme photographié serait un sosie.

Pour étayer leurs propos, les complotistes s’appuient sur plusieurs détails : Paul McCartney est le seul à traverser le passage clouté pieds nus et c’est comme cela que l’on enterre les morts en Inde, il tient sa cigarette de la main droite alors qu’il est gaucher, il est le seul à avoir sa jambe droite en avant, John Lennon est en blanc soit la tenue du deuil en Inde et Ringo Starr en noir comme on s’habille pour des obsèques en Occident.

Enfin, la plaque d’immatriculation de la fameuse Volkswagen Beetle, LMW 28 IF, confirmerait tout cela puisqu’elle voudrait dire « Living McCartney Would be 28 IF », soit « McCartney vivant aurait eu 28 ans SI »… À un détail près cependant, le Beatle avait un an de moins à cette date.

En 1993, ce dernier fera un clin d'œil à la rumeur avec son album Paul is Live, une compilation de titres joués en concerts mais pouvant également se traduire en « Paul est vivant ». L’artiste est alors photographié sur le célèbre passage piéton accompagné de son chien tandis qu’une voiture identique est garée au même emplacement, mais son immatriculation est 51 IS, référence à son âge au moment de la sortie de cet album solo.

LES PANNEAUX RÉGULIÈREMENT VOLÉS

Quelques jours avant la sortie d’Abbey Road en Angleterre, le 26 septembre 1969, John Lennon annonce à ses partenaires le 20 septembre son départ définitif du groupe. La séparation sera officialisée quelques mois plus tard, en avril 1970.

C’est aussi cette année-là que, face au succès de l’ultime album studio des Beatles, les studios EMI sont rebaptisés Abbey Road Studios. Depuis, ils ne cessent de voir défiler juste devant leur façade des touristes reproduisant la légendaire pochette.

Et ce n’est pas sans conséquences pour la ville de Londres. En 2007, la municipalité a retiré le panneau Abbey Road se trouvant à proximité pour l’installer plus haut, sur le mur d’un bâtiment, afin de le rendre difficilement accessible, limitant ainsi les frais de nettoyage des messages laissés par les fans ou de remplacement puisqu’il était régulièrement déboulonné et volé.

Pour les mêmes raisons, les poteaux maintenant les panneaux ont dû être coulés dans du béton. L’endroit est tellement fréquenté qu’une webcam diffuse en direct le fameux « Abbey Road Crossing Cam » sur le site internet des studios.

Ces derniers, ainsi que la rue éponyme, ont été classés monuments Grade-II par le National Trust.

L’album, lui, s’est vendu à plus de 30 millions d’exemplaires dans le monde, devenant un incontournable de la culture populaire.

Un monument. Un sommet. On n’est finalement pas loin de l’Everest. Mais Abbey Road sonne définitivement mieux.

Haute Fidélité N°278
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