Banc d'essai

BACK TO MONO

Philippe Manœuvre raconte sa redécouverte du son mono grâce à une cellule dédiée. Rolling Stones, Beatles, Hendrix, Dylan ou Velvet Underground retrouvent une nouvelle dimension musicale.
July 23, 2026
BACK TO MONO
Entre nos lignes, maintenant :  
BACK TO MONO

« PAS DÉGUEU »

Mes amis, il vient de m’arriver une nouvelle aventure Hi-Fi exceptionnelle, il faut que je vous raconte ça, quelle découverte !

Tout commence il y a deux semaines, je déjeune avec mon pote Sergio. Nous aimons les burgers de la rue Rambuteau et nous dégustons donc nos frites quand Sergio me pose une question bizarre : « Dis-moi, au fait, tu as quoi comme cellule Mono ? »

J’explose de rire : quelle cellule Mono ? Quand je veux écouter un album vinyle en glorieuse Mono, je commute le bouton Mono sur mon pré-ampli et voilà ! Sergio hésite entre ricaner ou pleurer. Il se lance dans une longue démonstration technique d’où il ressort que si tu n’as pas une cellule Mono passé 50 ans, pardon, tu rates un tantinet ta vie de stéréophile !

Quelque peu perturbé, je rentre chez moi. Fouillant ma discothèque, je constate que je suis en possession d’une bonne centaine de vinyles Mono récupérés dans les bacs à solde de la planète. De Elvis aux Beach Boys en passant par Zappa : des trucs « pas dégueu » comme aurait dit Serge Gainsbourg.

Fouinant sur les forums, je découvre enfin l’existence d’une secte Mono mondiale d’envergure, secte composée de sympathiques geeks qui passent leurs nuits à comparer les pressages des Byrds en Stéréo ou en Mono, voire les différentes rééditions Mono du même album…

Le lendemain, je rappelle donc Sergio qui me conseille une cellule japonaise Hana. Pourquoi pas ?

Huit jours plus tard, je plugge ma cellule Mono dans le bras bienveillant de ma fidèle Technics.

Ayant mûrement réfléchi mon coup, je démarre mes écoutes Mono avec l’imperturbable Between The Buttons des Rolling Stones. D’emblée je suis suffoqué par la merveille de cette nouvelle écoute à l’ancienne : les deux enceintes diffusent le même message. La voix de Jagger est hyper centrée. Inamovible. On discerne presque les moues qui accompagnent sa diction de bluesman cockney. Les guitares de Keith et Brian tricotent dru, ce large spectre autorise Bill Wyman (basse) et Charlie Watts (batterie) à occuper un espace monstrueux qui emporte instantanément l’auditeur vers les années 60… Between The Buttons est un album de 1967.

APOGÉE DE LA MONOPHONIE

Pas un hasard : c’est cette année-là que la monophonie atteint son apogée. 1967 est également l’année où sortent les premiers albums (Mono) de nouveaux artistes : Jimi Hendrix, The Doors, Pink Floyd, Jefferson Airplane, Velvet Underground.

Les Beatles envoient Sergeant Pepper (Mono ou Stéréo) en juin et les Stones osent Satanic Majesties en Mono en décembre.

Suivant le mouvement, les Doors sortent leurs deux premiers albums en versions Mono et Stéréo. Le premier album est incroyablement différent en Mono. Jim Morrison ressort de l’écoute comme le grand champion du rock psychédélique, un chanteur absolu, unique, fondamental…

Il faut le constater : les chefs d’œuvre du rock psychédélique sont tous sortis en Mono. Les artistes et les producteurs travaillaient longuement les mixes Mono. Les Stones notamment mixaient jusqu’à l’aube, ils partaient au petit jour, laissant Glyn Johns bricoler seul un Stéréo mixe qui, à l’époque, n’excitait ni les artistes, ni les fans, encore moins les radios, tout le monde étant équipé en seule et unique Mono.

Jusque 3H00 du matin, cette fabuleuse première nuit, j’allais redécouvrir une trentaine d’albums monumentaux dans leur raideur monophonique. J’avais l’impression étrange de visiter le musée du Rock, au son clair, direct et précis de mon vieux Teppaz suramplifié comme à Woodstock. Frissons.

Réécouter Dylan attendrait.

PIONNIERS & GÉANTS

Avant cela, écouter en Mono autorise un trip pionniers du rock’n’roll puisque Jerry Lee Lewis, Bo Diddley, Little Richard et Chuck Berry ont tous gravé leurs plus grands standards dans les années 50, une décennie avant l’arrivée de la Stéréo.

Et la voix d’Elvis, alors ? J’ai commencé à écouter les sessions Sun, dès le premier titre, un bruit sourd : celui qu’a fait ma mâchoire inférieure en cognant le sol. Le lecteur l’aura compris : il est à la fois incroyable et roboratif d’écouter du rock’n’roll en Mono en 2025.

Pareillement, les géants de la Soul (James Brown, Otis Redding, Aretha Franklin) ont tous de grands albums Mono à leur catalogue…

Faites-vous plaisir : écoutez simplement le premier Jimi Hendrix Experience en glorieuse monophonie d’époque… Vous allez comprendre pourquoi ce disque a retourné la planète et transformé de façon radicale le jeu de tous les jeunes guitaristes autour du monde…

Quant au Velvet en Mono, comment dire ? D’étranges échos transforment la voix de Nico, puis une évidence empoignera ici l’auditeur. Cette basse de John Cale cogne de manière absolument et totalement unique, Waiting For The Man, c’est très grand, oui, il faut déguster le Velvet en Mono !

Un album m’a amené les larmes aux yeux : le fameux Odessey & Oracle des Zombies, sans doute la réponse anglaise au monumental Pet Sounds des Beach Boys, absolu du génial Brian Wilson, obsédé par le mur du son de Spector qu’il enjambe enfin avec cet album fascinant…

Enfin il faut mentionner quelques groupes rock anglais qui proposent tous des albums Mono éblouissants ! Citons en vrac les Who (Sell Out), les Pretty Things (SF Sorrow), les Kinks (tout !).

SHANGRI-LAS FOREVER

Cette nuit-là, je me réveille vers cinq heures du matin avec un nom de groupe de filles en tête : The Shangri-Las !

Mais oui, bien sûr que j’ai ça en Mono ! Écoute immédiate…

Mes amis il faut entendre une fois dans sa vie le Best Of Shangri-Las en Mono ! C’est éclairant comme une missive de Debussy, mélodieux comme du Ravel, c’est unique et c’est fabuleux, les Shangri-Las !

J’en suis là quand Sergio m’appelle, inquiet, pour prendre des nouvelles. Je viens d’émerger, il est quinze heures, je le rassure : j’adore cette cellule Mono Hana ! Nous échangeons longuement sur la puissance frontale du son monophonique. Sergio me confie qu’il écoute également du jazz en Mono. Je lui promets de n’en parler à quiconque.

DYLAN & STEREO

De mon côté, vendredi soir, approche du week-end, je tente le tout pour le tout : Bob Dylan en Mono ! J’attaque donc la soirée avec Highway 61 et redécouvre le jeune barde en pleine transe électrique. La puissance du titre Like A Rolling Stone en Mono arrêterait un troupeau de bisons dévalant les plaines du Wyoming.

Je poursuis avec Blonde On Blonde qui me semble pour le coup un tout nouveau disque, alors que c’est un album que je pratique régulièrement depuis 50 ans ! Pour résumer : l’écoute Mono offre à l’auditeur un fascinant bloc musical d’une pièce, comparativement l’écoute stéréo disperse les informations… le message est moins clair !

Le Mieux est l’ennemi du Bien : dès 1968, le rock, toujours insatiable de nouveauté, se préoccupe de Stéréo. Et les nouveaux Pink Floyd sortis uniquement en Stéréo (Atom Heart Mother ou Meddle) deviennent l’avant-garde sonique, on les passe désormais dans les auditoriums pour terrasser le badaud venu tester la stéréo. Pink Floyd insistait pour spatialiser le son, tout le monde a suivi. Sauf Teppaz !

FIN DE LA MONO

Parlons donc de 1969 : l’année où la monophonie est abandonnée. Abbey Road sort en septembre 69 : c’est le onzième album des Beatles. Le premier disponible uniquement en Stéréo… On connaît la suite. Fin des sixties et fin de la Mono.

En 1975, le producteur star Phil Spector lance un illusoire mouvement Back to Mono qui sera assez peu suivi d’effet. Quand j’interviewe Ringo Starr à cette époque, il rigole : « Spector voudrait qu’on revienne tous au Mono… Sans moi, je n’irais pas ! ».

In fine, les seuls à entendre l’appel de Spector seront les Doctor Feelgood, leur premier album monophonique Down By The Jetty devenant une cause célèbre, nombre de rockers refusant dès cette époque d’acheter un disque Mono, format considéré comme ridiculement rétro. Averti par ce douloureux précédent, le mouvement punk embrasserait la Stéréo alors que dans bien des cas, ça aurait bien mieux envoyé en Mono !

BON VIEUX HARD ROCK

Profitant de la vague retour du vinyle, des compagnies américaines comme Sundazed ou Norton Records ont réédité nombre de monuments Mono depuis une quinzaine d’années. Encore plus étrange : des albums sixties publiés en stéréo directe viennent d’être remixés en pure monophonie !

C’est le cas du premier album de Steppenwolf Born To Be Wild et de l’album Book Of Taliesyn, second Deep Purple en studio. Le résultat est impressionnant ! Punchy, avec un spectre ultra serré et toujours cette pugnacité dynamique Mono qui convient tant au bon vieux hard rock !

Allez de ce pas retourner votre discothèque, vous serez surpris du nombre de pressages Mono en votre possession, pressages qui attendent leur cellule consacrée…

Quant à moi, je vous abandonne, je viens de retrouver un coffret Serge Gainsbourg paru en 2020 : ses neuf premiers albums, half mastering Mono… le compilateur présente ces disques comme de la Haute Fidélité Monorale.

Et c’est exactement ça.

Haute Fidélité N°278
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Haute Fidélité N°278
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