

Quel audiophile averti n’a pas rêvé du modèle Épure de Pierre Riffaud, né au début des années 80? C’est un bijou de mécanique qui illustre la philosophie du concepteur : la masse suspendue, équipée d’un plateau lourd et d’une base en pierre. Ce principe s’applique aussi à la magnifique Intemporelle II, présentée en 2022, une beauté réalisée artisanalement près de Limoges.
Comme ses sœurs Classique II, Épure, Saturn et Heritage, l’Intemporelle attire visuellement par sa magnifique base en pierre de 40 mm, dans sa déclinaison Versailles, dont l’origine possède une histoire étonnante. Ce marbre noir et blanc, nommé Petit Antique Pompéien, a décoré les Grands Appartements du Roi à Versailles, Louis XIV l’appréciant beaucoup. Située dans les Pyrénées près de Sarrancolin, la carrière d’Héchettes abrite cette roche d’environ 90 millions d’années. Disparue sous la végétation, puis rouverte récemment, la carrière fournit son marbre aux veines esthétiques pour la somptueuse base de l’Intemporelle, en finition polie. Celle-ci est installée sur trois pieds, dont les deux avant sont amortis par des ressorts hélicoïdaux coniques, et celui arrière sur butée élastomère fixe. Cette platine recèle un grand savoir-faire mécanique, appliqué à chacune de ses pièces.

D’un poids de 36 kg, elle est fabriquée artisanalement, car ce n’est pas un objet de grande production. Un atelier spécialisé dans la taille du marbre et du granite usine sa base avec une machine 5 axes à commande numérique, en plus des opérations manuelles réalisées par un tailleur de pierre. Le plateau de 7 kg est massif et de grand diamètre (348 mm), car l’énergie cinétique varie en fonction du carré de la distance : plus le poids est à l’extérieur, plus il y a d’inertie. La stabilité de la vitesse est ainsi imperturbable, sans avoir recours à une correction électronique. Ce plateau à grand moment d’inertie est réalisé en aluminium coulé stabilisé, de grade aviation 7075 (Zircal). La partie supérieure est légèrement concave alors que le centre est plat, destiné à être utilisé avec le lourd palet-presseur fourni. Le plateau est posé sur un contre-plateau massif en aluminium, usiné avec une haute précision pour obtenir la vitesse exacte. Une gorge reçoit à son pourtour un joint torique en caoutchouc, faisant office d’amortissement entre les deux pièces métalliques. Il est entraîné par une courroie plate, venant des USA, grâce à une poulie disposant de deux diamètres selon la vitesse 33,33 ou 45 tr/min, à changer manuellement. Un système astucieux, réglé en atelier, dispose d’un ajustement précis de la vitesse. En effet, une vis de fixation du support d’axe permet de faire varier légèrement l’assiette, donc la position de la courroie sur la poulie à profil convexe, ce qui modifie la circonférence selon son placement. Le moteur d’entraînement synchrone Airpax à aimants permanents 24 pôles tourne à 250 tr/min. Il est isolé dans un bloc en laiton massif, suspendu sur un silent-bloc neutralisant les vibrations parasites. Le morceau de bravoure technologique est l’axe principal de rotation de type crapaudine très ingénieux, breveté. Son palier de précision en inox est guidé en partie haute par un roulement à billes préchargé, sans jeu, le tout reposant à la base sur une bille en acier inox, guidée par une bague en Delrin faisant office de butée, ce qui réduit nettement le jeu et le bruit.
Destiné à l’Intemporelle et à la Classique II, ce bras unipivot de longueur effective 308,6 mm (12 pouces) est lui aussi lourd, d’une masse mobile de 1 150 g, fidèle à la philosophie maison, ce qui surprend pour un bras. Son palier est ingénieux : le tube de base en inox reçoit une pointe fixe en acier carbure, faisant office d’axe. Le bâti supérieur est solidaire d’une rotule qui intègre un point de contact en saphir, réduisant drastiquement la friction. Le léger espace entre les deux parties du pivot peut être amorti par un bain de gel silicone. Le bâti massif soutient le tube du bras composé de deux cylindres enchâssés, celui extérieur en titane, l’autre intérieur en inox, neutralisant les résonances. Le câble Nordost Norse 2, composé de 4 brins 32 AWG en cuivre pur OFC 7N cryogénisé, est placé dans l’axe du centre de gravité, relié à une fiche Lemo 4 points. L’Opus reçoit ici une cellule MC Van den Hul Colibri Grand Cru de couleur rouge, exclusive à Riffaud, dont la compliance est adaptée au bras.

Dès les premiers tours de plateau, les qualités musicales de l’Intemporelle s’expriment somptueusement, montrant une grande aptitude au suivi mélodique, qui se développe avec naturel et sans outrance. Pas d’effet hi-fi spectaculaire pour impressionner ou de colorations enjôleuses inutiles, mais une justesse permanente, particulièrement dans le médium, sur les instruments acoustiques et les voix. Écouter Sarah Vaughan en Live at The Berlin Philharmonie – 1969 (The Lost Recordings) est un plaisir chargé d’émotion, où la moindre inflexion s’exprime sur le morceau «What Now, My Love» de Gilbert Bécaud, l’ensemble de lecture traduisant à merveille l’intensité émotionnelle de l’artiste. La section grave est particulièrement déliée, à l’impact toujours bien présent, sans mollesse, contrairement à certains modèles suspendus. On admire aussi le naturel des timbres toujours présent, véridique et filant haut, comme l’accordéon de Richard Galliano brillant de ses couleurs flamboyantes, ou la contrebasse impressionnante de Ron Carter : la musique est toujours bien vivante.
Alerte, vive, précise sur les petites nuances dynamiques, sans avoir besoin de monter le niveau sonore, l’Intemporelle démontre le bien-fondé de sa philosophie à masse suspendue. L’inertie énorme du plateau ne provoque aucun microfreinage, ce qui libère l’énergie facilement, sans irrégularité même infime provoquée par une éventuelle correction électronique de la vitesse. Sur l’album Happy avec Hank Jones, l’attaque du saxophone de Guy Laffite est puissante. La couleur de l’instrument est riche, majestueuse, mais aussi impétueuse, conforme à la personnalité de l’artiste. Plus généralement, on ressent une grande liberté dans la délivrance de la dynamique, sans côté étriqué ou opaque. Yves Montant à l’Olympia en 1981, par exemple, est somptueux, à la fois par la véracité toute analogique de la voix, à la tessiture grave, parfois murmurée avec douceur, et l’ambiance très réaliste de la scène, où l’on sent l’émotion frémir dans la salle de concert. Le genre de plaisir que provoque une platine comme l’Intemporelle avec aisance.

Si vous possédez des trésors dans vos vinyles, comme un bon Decca SXL des années 1960, vous allez jubiler. Exemple Le Tricorne et La Vie brève de Manuel de Falla, avec l’Orchestre de la Suisse romande dirigé par Ernest Ansermet, et la soprano Teresa Berganza, enregistré en 1961. C’est une vraie merveille par le volume de l’orchestre, et la disposition des plans sonores très travaillée, où les chœurs sont bien en arrière, la soprano se campant sur la scène bien en évidence, ceci grâce au procédé unique de l’arbre Decca à trois micros. Ce panorama sonore d’une richesse et d’une matière rares se dévoile complètement sur la Riffaud, qui sait se hisser à la hauteur des plus beaux disques. On retrouve cette aptitude sur un enregistrement plus récent, mais tout aussi bon, comme le Michel Portal Turbulence de 1986, enregistré par Gilbert Préneron, avec Mino Cinelu, Daniel Humair, J.-F. Jenny-Clark, et autres pointures. La présence des musiciens est particulièrement vivante, la sonorité des instruments étant incroyablement réaliste, comme matérialisée. La Riffaud est totalement dans son élément, qui plus est munie d’une cellule de ce calibre, elle aussi garante du résultat.
Le prix de 10500 euros avec bras Opus est plutôt raisonnable pour cette beauté réalisée en Limousin avec amour. Ce sont l’œil et la main de Pierre Riffaud qui fabriquent chaque pièce métallique, les ajustent avec un souci de finition parfaite : il suffit d’observer le bras et le plateau pour constater que les standards de qualité sont très élevés. Chaque modèle est numéroté, bichonné et réglé pour vous. C’est quand même très rare à l’heure actuelle, surtout à ce prix, car vous pouvez aussi choisir le modèle signé Yves Saint Laurent, mais c’est un peu plus exclusif : 40000 $ !
L’esthétique et la qualité de l’objet, c’est très bien, mais le plus important reste la performance d’écoute. Comme l’indique Pierre Riffaud : «En analogique, le signal musical est l’exact reflet de la lecture. Celle-ci doit donc être également fluide, et d’une régularité parfaite.» C’est vraiment ce que l’on ressent à l’écoute de l’Intemporelle, qui distille une musicalité omniprésente, sans chercher à impressionner par des critères purement hi-fi, mais partageant véritablement le cœur de la musique. La beauté musicale rejoint celle formelle, sans artifice inutile, pour défier le temps.
Timbre
8
Dynamique
8
Scène sonore
8
Qualité / prix
7
Plaisir musical
Facilité d'utilisation
Qualité de fabrication
Prix : 10550 euros (avec bras, sans cellule)
Platine : Intemporelle II
Poids : 36 kg
Dimensions : (L x H x P) : 500 x 100 x 400 mm
Type : masse suspendue
Base : marbre
Entraînement : courroie
Vitesses : 33 et 45 tr/min
Changement : de vitesse : manuel
Moteur : synchrone 24 pôles
Plateau : aluminium : 7 kg
Palier : breveté
Précision : de la vitesse : ± 0,02%
Bras : Opus
Longueur : totale : 385 mm
Longueur : effective : 308,6 mm
Distance : pivot/centre : 295,6 mm
Masse : mobile : 1150 g
Masse : effective : de 11 à 19 g
Overhang : 13,2 mm
VTA : de 0 à 10 mm

