

La classe D est très souvent employée, notamment dans les caissons de grave pour la puissance procurée et sa compacité. La qualité musicale n’étant pas toujours celle espérée, Canor a décidé aussi de s’y pencher afin d’obtenir une musicalité digne de ce nom, grâce essentiellement au renfort de tubes triodes 6922. C’est un atout gagnant, à en juger par l’extrême agrément musical du AI 2.10.
La marque slovaque Canor commence à faire parler d’elle, car elle propose des appareils très bien conçus, fabriqués intégralement en Europe. Mais elle a débuté depuis 35 ans déjà, sous son ancien nom Edgar, devenu Canor en 2007. Il faut dire que l’unité de production de Prešov est capable de produire sur place ses châssis en CNC, leur anodisation, ses cartes électroniques spéciales sur ligne automatisée, d’en assurer le montage et le contrôle avec des appareils de mesure dernier cri. C’est même devenu l’un des plus gros fabricants OEM en hi-fi d’Europe de l’Est, employant plus de 100 personnes, et sous-traitant pour des marques très connues (citons Pro-Ject, Creek ou Isotek). Canor est aussi parfaitement capable de mettre au point une gamme complète d’appareils, comprenant quatre amplificateurs : le Virtus M1 à tube, tout comme l’intégré AI 1.10, l’AI 1.20 à transistor en pure classe A, l’hybride AI 2.10 testé ici, et le préamplificateur haut de gamme Hyperion P1. Ce sont également 2 étages phono et 2 lecteurs CD à tube, plus un DAC. Ce séduisant A1 2.10 possède la puissance pour lui, la plus élevée des Canor, et même bien d’autres qualités.

Le choix esthétique identitaire chez Canor est basé sur un large et étroit bandeau noir, courant sur une façade en aluminium brossé de 10 mm, qui contourne le volume au centre, surmontant la mise en marche. S’y affichent le logo lumineux arborant un diapason, puis les informations grâce aux grandes LED orangées. Les huit petites touches circulaires activent le Mute, les quatre entrées RCA, et les deux symétriques XLR. La touche Dimm active le réglage d’intensité de l’affichage en continu, jusqu’à l’extinction. La fine télécommande en aluminium est complète, pouvant même piloter des fonctions de lecture pour un lecteur CD de la marque, par exemple.
L’amplification en classe D est bien présente, mais ici avec des raffinements bienvenus. D’abord, une alimentation non pas Swich Mode, mais linéaire généreusement dimensionnée grâce à un transfo torique de 150 mm, puis bien filtrée et accordée par un filtrage LC basse impédance, pour la suppression maximale de la fréquence porteuse en classe D. La partie préamplification fait l’usage par canal d’un tube 6922/E88CC, JJ dans notre exemplaire, lui aussi fabriqué en Slovaquie, spécialement trié par Canor. Cette partie intègre un atténuateur de volume par relais, au cliquetis caractéristique, alors que le signal sur les entrées XLR est totalement symétrique, sur tout le trajet jusqu’à l’étage de puissance. Celui-ci est constitué par canal d’un module classe D néerlandais Hypex UcD180LP (version OEM à profil bas) de 180 W. Ses principales caractéristiques selon le fabricant sont une réponse en fréquence plate, quelle que soit l’impédance de charge, un comportement en distorsion presque indépendant de la fréquence, et une très faible interférence électromagnétique rayonnée. Le contrôle est basé sur une boucle auto-oscillante pilotée par décalage de phase, avec une rétroaction uniquement à la sortie haut-parleur. Ainsi, la puissance délivrée par le AI 2.10 affiche 2 x 150 W sous 4 ohms. Enfin, Canor utilise ses circuits imprimés brevetés CMT (Canor PCB Milling Technology), nés après de longues années de recherche. Ils consistent à réduire l’écart par rapport à l’angle de perte idéal (vers zéro), pour limiter les capacités parasites au maximum. L’avantage est d’obtenir un résultat très proche des performances d’un câblage en l’air point à point, mais avec une qualité constante et reproductible, autorisant même le montage automatisé à des cadences élevées.
Des zones évidées dans le PCB dissipent les microvibrations induites par les composants. Il est évident que Canor pousse très loin le sens du détail, tout en contrôlant intégralement le process de fabrication sur place, grâce aussi à sa salle de mesure entièrement blindée, et au banc de test des tubes sophistiqué Aladdin, stockant toutes leurs caractéristiques sur une base de données.
L’AI 2.10 ne sonne assurément pas comme un classe D habituel, car tout en conservant les qualités d’autorité et de puissance de ce mode d’amplification, il y ajoute une bonne dose de richesse harmonique, de facilité du suivi mélodique, pour un agrément d’écoute maximal. L’apport des petites triodes en entrée est indéniable, favorisant la variété des couleurs sonores, non monotones comme souvent en classe D, profitant d’une aération des différents pupitres de premier ordre. La restitution des voix féminines et masculines est magnifique, à tendance légèrement chaleureuse, très incarnée. La balance tonale est bien équilibrée, sans accentuation fallacieuse et désagréable des fréquences supérieures, l’aigu s’avérant bien caractérisé, splendide sur la guitare, par exemple. Le grave a une tendance confortable, mais sait être très puissant et descendre jusqu’aux extrêmes quand il le faut, classe D oblige. Le Canor ne découpe pas les décibels en quatre, mais s’évertue à vous faire passer de longs moments musicaux de la façon la plus agréable qui soit.
L’avantage de la classe D se manifeste ici, car la centaine de watts est bien présente. Le Canor ne les délivre pas de façon excessivement fougueuse, mais avec une force tranquille sûre de son autorité. Une vague puissante anime les grands orchestres, et les écarts dynamiques s’enchaînent de façon fluide, ne donnant pas le sentiment d’être hachés comme parfois en classe D, preuve des bienfaits de l’alimentation linéaire puissante et bien filtrée. L’attaque et la percussion ne sont pas des plus exacerbées, sans être exagérément émoussées pour autant, mais le Canor préfère la bonne cohérence générale de tous les paramètres, et la musicalité globale mélodieuse qu’il est capable d’offrir, sans défaut majeur qui perturberait l’harmonie générale.
C’est un signe de maturité de la marque, qui maîtrise parfaitement son sujet. Écouter un bon trio en live comme celui de Giovanni Mirabassi sur le Canor vous plonge vite dans un plaisir musical simple et évident.

Sur le très beau Concerto pour violon de Tchaïkovski, par le Berliner Philharmoniker dirigé par Claudio Abbado, et Maxim Vengerov au violon (Teldec), on savoure la présence de l’orchestre ; l’excellente scène sonore s’ouvre devant vous, en largeur mais aussi en profondeur. Le Canor campe un espace qui n’a rien à voir avec la platitude rencontrée parfois sur les classes D, sans vie et sans âme. Les pupitres sont subtils, bien différenciés, et la qualité du Stradivarius de Vengerov n’est pas dépréciée, bien au contraire. On est simplement porté par la beauté de l’œuvre, véritable tube de l’époque, qui expose sa magnificence grâce au Canor qui sait se montrer à la hauteur. C’est aussi une de ses grandes qualités que d’être bienveillant envers tous les genres musicaux, imprimant sa personnalité mais sans jamais dénaturer la musique, ou la rendre artificielle et décharnée. Le métissage des technologies a du bon.
À 3849 euros, le Canor AI 2.10 offre ce que l’on est en droit d’attendre d’un bon intégré classique, puissant, à l’esthétique valorisante, avec la touche tube si plaisante. Il se concentre sur ce qu’il sait faire de mieux, sans mélanger les fonctions, et il n’est pas fabriqué à l’économie, car le sérieux de sa construction est évident. Canor se permet même d’appliquer des technologies propriétaires efficaces, qui se répercutent favorablement à l’écoute. Il faut féliciter chaudement cette politique de Canor d’offrir le meilleur possible au plus juste prix, à l’heure de l’inflation galopante.
Cet intégré au sang chaud, équipé de techniques qui se complètent superbement à l’écoute, est véritablement séduisant. Canor a conçu un appareil fait pour écouter de longues heures la musique, non pas pour épater la galerie avec des artifices techniques inutiles. En revanche, une triode en entrée procure toujours un avantage sonore indéniable, encore confirmé ici, surtout accompagné d’une puissance respectable en sortie, ce que sait délivrer la classe D. Le mélange des genres est réussi pour se délecter d’un plaisir musical renouvelé grâce au Canor AI 2.10.
Timbre
7
Dynamique
8
Scène sonore
7
Qualité / prix
7
Plaisir musical
Facilité d'utilisation
Qualité de fabrication
Type : intégré hybride
Entrées : RCA x4, XLR x2
Puissance : 2 x 150 W (4 ohms)

