Légendes de la Hi-fi

LÉGENDES DE LA HAUTE-FIDÉLITÉ - 278

Découvrez l’histoire de l’Audio Research SP-3, le préamplificateur à tubes lancé en 1972 qui a relancé la technologie à lampes et profondément marqué l’univers de la haute fidélité.
August 4, 2026
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Audio Research SP-3 : le préamplificateur qui a relancé le tube

À la fin des années 60, l’industrie électronique grand public est certaine de son futur pour l’audiofréquence : le point de non-retour est dépassé. Les transistors règneront en maître sur les produits à venir et les tubes seront relégués au rang d’antiquité. À cette époque, les géants japonais déferlent sur les États-Unis et l’Europe avec des receivers, tuners, amplis et autres appareils bien construits, utilisant des transistors, dotés de performances époustouflantes et relativement bon marché. Les constructeurs américains, souvent de taille moyenne ou artisanaux, emboîtent le pas, reléguant les tubes au rang de reliques.

Pourtant, certains utilisateurs regrettent l’ancienne technologie à tubes, longtemps hégémonique sur les marchés haut de gamme et professionnel. Certes, les appareils étaient volumineux, chauffaient, étaient peut-être moins fiables et plus onéreux, mais ils semblaient plus musicaux, offrant une densité de timbres et une souplesse dans la restitution des harmoniques que les transistors peinent à atteindre. C’est dans ce contexte qu’Audio Research Corporation (ARC), la marque de « Bill » Johnson, introduit le préamplificateur SP-3 en 1972. C’est tout simplement « le meilleur préampli que l’on puisse acheter », dixit Stereophile. C’est la consécration pour la jeune entreprise, le début de la production à grande échelle. C’est le début d’une grande épopée.

William (Bill) Zane Johnson, électronicien hors norme

Né en 1926, le jeune ingénieur ouvre, au retour de l’armée en 1949, un magasin à Minneapolis : « Radio et TV Service ». Ce sera la vente, la réparation et l’amélioration des appareils audio. Il se fait une spécialité de l’amélioration des amplis et préamplis Dynaco. Un de ses clients, passionné, insatisfait de l’écoute de ses Klipschorn, lui demande de concevoir un ampli capable de les alimenter. Ce sera sa première réalisation.

Il crée sa société en 1951, Electronic Industries, dans l’arrière-boutique de son magasin et lance ses premiers modèles ST-70-C1 et PAS-2, inspirés des Dynaco, mais complètement « redesignés ». En 1970, il abandonne le magasin et Electronic Industries pour créer Audio Research Corporation (ARC), toujours à Minneapolis. Les premiers appareils, SP-1, SP-2 et D-50 font sourire. Certes, ils sont musicaux, mais sont basés sur une technologie obsolète. En 1970, lors d’un salon audio, un ingénieur apostrophe Bill Johnson : « Vous venez de faire reculer l’industrie de 20 ans ! »

Bill se contentera de sourire, certain de ses choix. Deux ans plus tard, en 1972, l’introduction du SP-3 défrayera la chronique. Reconnu meilleur préampli disponible sur le marché, il deviendra la référence à égaler. Bill dirigera Audio Research jusqu’à son rachat par Quadrivio (Fine Sounds) en 2008, mais restera « Chairman Emeritus » jusqu’à son décès en 2011.

William Z. Johnson, en mettant l’écoute au centre des recherches audio, est probablement l’un des deux créateurs du marché de la très haute fidélité.

Le SP-3, caractéristiques et évolution

La philosophie de Bill repose sur un principe : l’écoute prime sur les mesures. Convaincu que les tubes surpassent les transistors en amplification de tension, il conçoit le SP-3 avec une rigueur technique audacieuse. Il accordera une importance particulière aux circuits annexes, aux alimentations et aux polarisations. Il validera ses conceptions par le dépôt de nombreux brevets, dans la période Electronic Industries et chez Audio Research. L’utilisation de tubes standard, mais dans leur version premium, sera un gage d’entretien facile pour des intervenants compétents malgré la complexité des schémas.

Le SP-3 utilise huit tubes 12AX7. Les tubes sont alimentés à une tension de chauffage réduite pour prolonger leur durée de vie, ce qui réduit la chauffe et améliore la stabilité. Ce choix permet également une plus grande longévité. Les étages d’amplification sont construits avec une grande rigueur dans les câblages. Les circuits de polarisation, les alimentations régulées ou stabilisées utilisent des tubes ou des transistors (selon les versions), cherchant à minimiser les bruits microphoniques et les interférences. La quincaillerie, le châssis, le positionnement des tubes et le blindage interne (capots, plaques de métal, séparation des voies) sont étudiés pour éviter les boucles magnétiques et les accrochages entre canaux.

Les performances sont au mieux. Sa bande passante s’étend de 15 Hz à 30 kHz (±1 dB), avec une distorsion harmonique totale inférieure à 0,005 % à 5 V et une sortie maximale de 25 V. Mais surtout, les différents rapports signal/bruit sont excellents : 90 dB sur l’entrée ligne et 70 dB sur l’entrée phono. Son large potentiomètre de volume, ses différentes commandes bien disposées et complètes trahissent une esthétique fonctionnelle, typiquement américaine, sans concession au design. Les évolutions SP-3A et SP-3A-1 optimiseront encore le concept, utilisant de meilleurs composants et revisitant les circuits d’alimentation et de polarisation.

Et l’écoute ?

Dès sa sortie, le SP-3 fait l’unanimité à l’instar de Stereophile et de The Absolute Sound, qui le consacrent référence absolue. Sur un orchestre symphonique, le SP-3 déroule une scène sonore ample, d’une stabilité remarquable. Les cordes conservent leur moelleux sans perdre en précision ; les cuivres éclatent sans stridence. Sur des formations de jazz acoustique, la restitution du médium, dense et charnu, donne la sensation d’une présence physique des instruments. Rien n’est démonstratif, tout est fluide et naturel.

Mais surtout, il se caractérise par une absence quasi totale de bruit de fond, une très faible distorsion difficilement quantifiable à l’écoute et à la mesure. Ce qui en fait le préamplificateur le plus silencieux, celui qui modifie le moins le signal original, le plus proche possible du fil droit avec du gain. Il n’y a pas grand-chose à ajouter sur le son du SP-3. C’est le meilleur préampli disponible à son époque.

Et ensuite ?

Concomitamment au SP-3, Audio Research introduit l’ampli D-51, qui se révèle excellent. De nombreux préamplificateurs et amplificateurs de référence vont suivre, confortant la position d’Audio Research comme le leader du marché du haut de gamme. Des premières générations, les afficionados de la marque citent souvent les D76 et D79 pour les amplis, et le SP-10 pour les préamplis, comme les plus significatifs après le SP-3.

Des appareils à transistors et d’autres hybrides compléteront la gamme, ainsi que des produits numériques, lecteurs CD et convertisseurs. Tous seront reconnus comme d’une extrême qualité.

La production augmentera fortement, rendant nécessaires deux déménagements pour aboutir à l’usine actuelle, toujours en activité dans la banlieue de Minneapolis. Après plus de 50 ans d’activité, Audio Research continue de proposer la réparation et la mise à niveau de tous les produits fabriqués depuis l’origine. Aujourd’hui, le Reference 300M est le flagship de la marque. Audio Research reste fidèle à son ADN, produisant des amplis et préamplis, à tubes et à transistors, de très haute qualité.

Anecdote

En 1971, Jim Winey, qui vient de fonder Magnepan, présente à Bill Johnson sa première enceinte, Tympani. Un contrat de vente exclusive de ce modèle est signé entre Magnepan et Audio Research. ARC distribuera la Magnepan Tympani pendant sept ans. Les deux marques seront très souvent associées, avec succès, dans les salons internationaux et bénéficieront des mêmes importateurs.

Le tube sous vide, sauvé par Audio Research ?

Avant l’arrivée d’Audio Research, le tube sous vide était une technologie en voie de disparition. Les progrès techniques réalisés par les fabricants de transistors étaient tels que l’utilisation du tube n’avait plus de sens. Dans tous les secteurs utilisant l’électronique – industrie, aviation, militaire, informatique –, le constat était le même.

Jusqu’à la fin des années 60, les tubes étaient fabriqués en très grande série, mais progressivement les usines se sont arrêtées. Le regain d’intérêt provoqué par l’arrivée d’Audio Research n’a pas permis le redémarrage des grands producteurs d’antan, mais l’éclosion de nouveaux fabricants focalisés sur les tubes audio. C’est devenu un marché de niche mais très actif. Ce qui permet à de nombreux constructeurs audio, souvent artisanaux, d’exister et de se développer.

Qu’en reste-t-il aujourd’hui ?

Les marques capables d’afficher plus de cinquante années d’activité continue, et sans compromission, dans le secteur de la reproduction audio sont extrêmement rares. Audio Research est l’une d’entre elles et il est incontestable que le SP-3 est un jalon majeur dans cette longue histoire de la haute fidélité.

Au-delà de ses performances intrinsèques, il contribue à la « renaissance du tube » dans l’amplification et participe, avec peut-être un autre constructeur, au lancement du marché audiophile.

Et si le SP-3 n’avait pas existé, le tube aurait-il disparu de l’audio haut de gamme ?

Haute Fidélité N°278
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