Steely Dan – Réédition UHQR
Jamais dans l’histoire de la musique enregistrée on n’a vu autant de labels, du plus gros au plus petit, se préoccuper de rééditer des choses hors d’âge ! Tout ressort, en 180 grammes, en vinyle bio ou de couleur, et la vague est énorme, tous les genres sont concernés. Pourtant, l’annonce de la réédition de Aja a provoqué maints haussements de sourcils.
Cet album est légendaire. C’est sans aucun doute l’un des sommets de l’art analogique, qui atteint alors son apogée. Stevie Wonder modernisait tout en 1976 avec Songs in the Key of Life et sera suivi par d’énormes réussites : Rumours de Fleetwood Mac, Hotel California des Eagles…
Perfectionnistes acharnés, Walter Becker et Donald Fagen clôturent les débats en produisant leur chef-d’œuvre : Aja, 1977.
Fagen et Becker avaient épuisé le Dan originel (six musiciens) jusqu’à devenir ce duo créatif étonnant, cynique, cultivant une pop jazzy chelou à guitares, envoyant aux radios d’énormes hits (« Do It Again », « Rikki », etc.) qui forcèrent leur maison de disques à leur laisser cette rareté absolue : carte blanche.
Autant dire : permission d’user et d’abuser du studio comme aucun groupe avant, ni beaucoup après. Sur Aja, il y a sept morceaux pour lesquels le Dan obtint les six meilleurs batteurs de studio américains. Œuvrant dans le grandiose, le duo exigera même des notes de pochette du président de sa maison de disques, bien obligé de s’exécuter.

Incroyablement, Aja sort le 23 septembre 1977, année punk, année destroy, année no future. Et c’est un gros succès. En cette première époque où la vraie hi-fi envahit les appartements d’une nouvelle génération, Aja réserve aux visiteurs de sacrées surprises. Et bien sûr, restera.
Vinyle ou CD, il existe à ce jour 337 pressages différents de Aja autour du monde. J’avais la version originale US de 1977 ; au fil des farfouilles, j’ai récupéré le premier pressage japonais, la version Mobile Fidelity 1980, le dernier mastering 2023 pour Universal, et donc ici, enfin, nous nous apprêtons à découvrir Aja en version UHQR. Aja devenu double album 45 tours. Mais nom d’un tube, que vaut donc cette ultime (?) édition de Aja ?
Je me procure la version coffret UMachinTruc chez un disquaire parisien pour un peu moins de 40 milliards (en fait 237 euros Bayrou). Dans le TER du retour, je médite sur le destin étrange de cet album qui s’est vendu par millions à des enragés de hi-fi des années durant : Aja devrait figurer dans toute discothèque pop un peu sérieuse, tance régulièrement Stereophile.
Mais qui dans le train de ma cambrousse connaît ce disque ? Absolument personne ! Nonobstant, j’ai l’impression d’avoir la bombe atomique dans un sac Gibert.
Home. Je décide de ne rien envisager avant la nuit totale. Posant le gros coffret Aja bien en évidence, on fait chauffer l’ampli McIntosh qui va servir les JBL. Cellule bobine mobile Denon 103 lambda. Macaronis gratinés, film Disney avec mes enfants que je couche à 22 h 35. Je redescends et là, ENFIN, j’ouvre le coffret cartonné grand luxe qui contient un court essai de Donald Fagen, des photos des boîtes masters, les textes des chansons, et bien sûr la pochette dark geisha sublimée par une impression de très haut niveau…
Il est 22 h 55. J’approche le bras d’un disque jaune pâle translucide (tournant à 45 tours), puis je pose le diamant dans le sillon virginal. Et là, brothers and sisters, comme on disait à Detroit, il se passe quelque chose… comment dire… de proprement incommensurable.
D’abord, ça sonne !
L’espace entre chaque instrument est sidérant. On peut désormais suivre les seules guitares lead ou rythmiques, la basse ultra-profonde ou les claviers. Chaque instrument est détaché des autres, et pourtant tous se retrouvent pour envoyer ce cocktail disco jazz-funk qui restera à jamais la gloire de Steely Dan.
Pincée, mais elle l’est depuis toujours, la voix de Fagen est ici totalement révélée et surprenante, heureusement entourée des chœurs de quatre choristes super soul.
Dès la quatrième face terminée, je reprends l’écoute. Ce double UHQR de chez Analogue Productions, vinyle 200 grammes, numéroté, tirage limité à 30 000 exemplaires monde, est un monument sonique total. Le pressage qui enterre tous les autres.
Le silence du vinyle aussi est incroyable, une véritable révélation.
Oui, la basse est là, punchy et volubile. Et les batteries surpuissantes sont un véritable accomplissement. Et tous ces détails qui avaient échappé à des centaines d’écoutes !
Voilà donc tout ce qu’un vinyle peut restituer…
La nuit est profonde. Troisième écoute. Et on se dit : voilà, c’est vraiment un pressage hors de ce monde. Du genre qu’on attraperait en sortant si la maison brûlait.











