Au cœur des années 1950, le monde de l’audio entre dans une nouvelle ère. Le son multicanal au cinéma, introduit par Fantasia de Walt Disney en 1939, avait ouvert la voie. Ensuite l’introduction du son stéréophonique, d’abord dans les studios puis dans les foyers, change radicalement les attentes des auditeurs. Ce progrès technique permet désormais une restitution spatiale, offrant profondeur et largeur à l’image sonore, en opposition à la restitution monophonique traditionnelle, centrée et frontale. Mais cette avancée soulève un défi : pour en profiter pleinement, il faut se positionner idéalement entre les deux enceintes. Ce « sweet spot » devient un nouveau standard d’écoute, mais aussi une contrainte ergonomique. L’industrie audio, les studios professionnels comme les fabricants grand public, doivent réinventer leurs systèmes. C’est dans ce contexte qu’émerge une idée révolutionnaire : créer une enceinte capable de restituer une scène sonore stéréo immersive, sans obliger l’auditeur à rester figé dans une position centrale.

La genèse : entre ingénierie acoustique, design et business
Chez JBL, alors en plein essor sous la direction de William (Bill) Thomas (A). après le décès de James B. Lansing, on voit là une opportunité de démonstration de savoir-faire. Le Paragon n’est pas pensé pour le grand public, mais pour être un instrument de prestige, destiné aux studios hollywoodiens, aux musiciens de renom, aux architectes et aux décorateurs sonores et à ceux qu’on appellerait aujourd’hui les super riches …
Le Paragon, officiellement baptisé JBL D44000, va naitre. C’est Richard H. Ranger (B), ingénieur et pionnier de la diffusion sonore, venu du cinéma, et appelé en consultant, qui imagine un système où la stéréo serait diffusée à partir d’un meuble unique, à l’aide de surfaces réfléchissantes. Son idée repose sur un panneau incurvé central, capable de réémettre le son provenant de deux canaux latéraux avec une diffusion large et stable. Évidemment, le résultat est techniquement parfait, mais l’objet est énorme et monstrueusement laid.
Arnold Wolf (C), designer formé au courant moderniste scandinave, est appelé à la rescousse comme consultant. Il transforme l’objet technique en véritable sculpture acoustique. Il dessine un meuble long de presque trois mètres, aux lignes courbes et organiques, utilisant des bois nobles (noyer, teck, palissandre), dans une logique artisanale. Le coût de réalisation explose mais le Paragon n’est plus seulement une enceinte, c’est une œuvre acoustique intégrée, une fusion entre forme, fonction et émotion sonore.
Caractéristiques techniques et évolutions
Dans sa forme originelle, Le Paragon est une enceinte stéréo deux voies intégrées dans un seul et même meuble. Chaque canal possède ses propres haut-parleurs : un haut-parleur de 38 cm (JBL 150-4C), chargé par un pavillon avant pour la reproduction des graves et un moteur à chambre de compression et pavillon elliptique (JBL 375) pour celle des médiums et des aigus. Le tout est filtré passivement (JBL N500). Mais ce qui fait la spécificité du Paragon, c’est le panneau incurvé central. Sculpté dans du bois massif, il fonctionne comme un miroir sonore : les haut-parleurs orientés vers lui projettent le son qui est réfléchi et redirigé vers l’auditeur. Ce procédé crée une impression d’image stéréo stable et large, même en se déplaçant dans la pièce. Au fil des années, le Paragon connaît plusieurs évolutions. La première consiste à remplacer le 150-4C par un LE15, dans le but de descendre plus bas en fréquence, au prix d’une légère baisse de rendement. Puis vint l’ajout d’un tweeter 075, transformant le Paragon en 3 voies, avec le filtre adéquate, JBL N7000. Il fut ensuite proposé un amplificateur intégré dans l’enceinte. Cet amplificateur, conçu suivant le schéma maison en « T » avait la possibilité, en option, d’inclure un module correcteur pour parfaire la réponse en fréquence. Dans les dernières années de production, les moteurs de haut-parleurs en « alnico V » furent remplacés par des versions « ferrites » (LE15H). Construit à la commande, il y eu bien sur quelques spécificités sur certains Paragon, en particulier au niveau des finitions.

Une production rare, chère, sur une très longue durée
Lors de sa sortie, Le Paragon coûtait entre 1 500 et 2 500 dollars, soit l’équivalent du prix d’une voiture familiale américaine à l’époque. Ce tarif reflétait le coût des composants, la fabrication sur mesure, mais aussi son positionnement d’objet de luxe. Il était vendu dans des magasins spécialisés, souvent sur commande, à une clientèle composée de grands studios, de diplomates, de musiciens de renom, d’architectes et de grandes fortunes. Il est resté en production de 1957 à 1983, soit plus de 25 ans. Une durée exceptionnelle pour une enceinte aussi complexe et élitiste. Mais paradoxalement, moins de 1 000 exemplaires auraient été fabriqués. Chaque unité nécessitait un travail artisanal intense, tant pour l’assemblage acoustique que pour la menuiserie du coffret. Cette rareté fait du Paragon un modèle culte parmi les collectionneurs. Beaucoup d’entre eux ont été exportés vers le Japon ou l’Europe dans les années 70, où ils sont aujourd’hui encore restaurés avec un soin quasi muséal. Le nombre limité d’exemplaires survivants, leur état souvent variable, et la difficulté de transport de cette pièce imposante renforcent encore son aura mythique.
JBL : des studios à la légende
Décédé au moment du lancement du Paragon, l’âme de James Bullough Lansing planait toujours au-dessus de l’entreprise. Il fonde en 1927, avec son associé Ken Decker, la Lansing Manufacturing Company à Los Angeles. Leur objectif : développer des haut-parleurs de haute performance pour les premiers studios de cinéma sonore. En 1933, Lansing conçoit pour la Metro-Goldwyn-Mayer (MGM) un système révolutionnaire : le Shearer Horn, un haut-parleur multi-voies à pavillon conçu pour une projection sonore puissante et claire dans les grandes salles. Ce système, fruit d’un travail collectif mené avec Douglas Shearer, John Hilliard et Robert Stephens, devient un standard de l’industrie du cinéma. Dans la foulée, Lansing lance “Iconic System”, la première enceinte de monitoring à large bande destinée aux studios d’enregistrement. Après la mort de Decker, Lansing vend son entreprise en 1941 à Altec Services Corp., qui devient Altec Lansing. Il reste directeur technique et conçoit, entre autres, la « Voice of Theater » A4, mais quitte la société en 1946 pour fonder sa nouvelle entreprise : James B. Lansing Sound, Inc., qui prendra pour nom ses initiales JBL. Sa première réalisation sera le haut-parleur D130, 15 pouces, bobine de 100mm en fil plat, moteur en Alnico V, qui deviendra l’archétype du haut-parleur de grand diamètre et sera produit pendant plusieurs décennies. À son décès, William « Bill » Thomas prendra les rênes de l’entreprise, et la développera avec succès sous l’égide du corpus technique développé par James B Lansing. Sydney Harman rachètera JBL dans les années 60 pour l’intégrer à son groupe, qui sera lui-même repris par Samsung Electronics en 2017.

JBL Ranger Paragon en 2025 ?
Écouter un Paragon aujourd’hui est une expérience. Il impose d’être parfaitement restauré et amplifié. Mais dans ce cas, il offre un son ample, immersif et organique. La scène sonore semble se déployer naturellement dans la pièce. L’image est large, sans être analytique. Les basses sont pleines mais contrôlées, les médiums chaleureux, les aigus légèrement adoucis mais très présents. Le Paragon a une personnalité sonore. Il ne cherche pas la neutralité absolue et la profusion de détails comme les moniteurs modernes, mais propose une restitution musicale émotionnelle. Elle excelle avec les voix, les cuivres, les ensembles de jazz ou de musique classique. Dans l’absolu, il conviendrait de le surélever, sur une estrade de 40 à 50cm, capable de supporter le poids … JBL est une incroyable entreprise, qui a créé un très grand nombre de produits remarquables dont de nombreux sont devenus iconiques. Mais le Paragon, c’est autre chose : il reste, à ce jour, le produit le plus prestigieux jamais commercialisé par JBL. Il n’est pas simplement une enceinte. C’est une vision du son, une œuvre technique et artistique, une expérience vivante de ce que la haute-fidélité peut offrir de plus noble. Le Paragon nous rappelle qu’écouter de la musique peut être un geste esthétique, et qu’une enceinte peut aussi être une sculpture sonore.
Aujourd’hui, le prix des Paragon sur le marché de l’occasion peut s’étaler entre 30 000 et 70 000 euros, selon l’état, la restauration, les composants d’origine, ou la provenance. Certaines versions export japonaises, en état muséal, auraient même été proposées à plus de 100 000 euros dans des ventes privées. Comme à son lancement, le Paragon vaut le prix d’une belle berline. Combien de produits actuels de ce prix pourront valoir autant dans 67 ans ?











