Les vingt dernières années ont été un âge d’or pour les pianistes de jazz. si l’on dressait la liste des grands pianistes de jazz de cette période, elle serait encore très incomplète, même avec une centaine de noms. Tous les styles de jazz, du stride au free en passant par le swing, le bop, la fusion et les formes les plus avant-gardistes, sont actuellement joués par un nombre remarquable de pianistes extrêmement talentueux. La chronique de ce mois-ci présente trois albums récents mettant en vedette quatre pianistes de classe mondiale.
Le couple de pianistes Paolo Alderighi et Stephanie Trick a souvent tourné et joué en partageant un seul piano. Si leurs concerts à quatre mains sont vivants et souvent pleins d’esprit, leur dernier enregistrement, Classic Jazz On Two Pianos (AT Music Productions), est encore meilleur. Non seulement ils ont deux fois plus de touches à leur disposition lorsqu’ils utilisent deux pianos, mais le potentiel du duo est illimité, sans être nécessairement limité par la logistique.

Les arrangements proposés par Alderighi font que les interprétations de leur CD réservent de nombreuses surprises : changements de tonalité et de tempo inattendus, et grande variété. Après une version instrumentale rare de The Joint Is Jumpin’ de Fats Waller, les deux pianistes explorent des chansons associées à W.C. Handy, Jelly Roll Morton (y compris son titre moins connu Why), Duke Ellington et Earl Hines, ainsi que des standards intemporels tels que There’ll Be Some Changes Made, Fidgety Feet, On The Sunny Side Of The Street et Tiger Rag. Si certaines chansons sont assez familières, le jeu virtuose (souvent à des tempos rapides), le mélange créatif d’improvisation et de sections arrangées avec soin, ainsi que l’interaction toujours joyeuse permettent de maintenir l’auditeur en haleine. Classic Jazz On Two Pianos (disponible sur www.trickalderighi.com) démontre que le stride et le swing au piano, même si le premier a plus d’un siècle, sont toujours bien vivants lorsqu’ils sont joués par des pianistes de ce calibre.
L’un des pianistes les plus brillants de la décennie 1960, Keith Jarrett (qui vient d’avoir 80 ans) a été victime de deux accidents vasculaires cérébraux en 2018 qui ont mis fin à sa carrière. Jarrett, qui a dirigé deux superbes quartets dans les années 1970 (avec Dewey Redman ou Jan Garbarek au saxophone) et a été à la tête d’un trio de standards avec le bassiste Gary Peacock et le batteur Jack DeJohnette pendant des décennies, restera sans doute surtout connu pour ses concerts en solo. Au cours de ces performances, Jarrett improvisait librement, jouant de manière tonale mais avec un esprit très aventureux, tout en explorant de manière spontanée une grande variété d’ambiances.

Les derniers enregistrements de Jarrett publiés à ce jour sont des performances solo au piano enregistrées lors d’une tournée européenne en 2016. Budapest Concert (3 juillet), Bordeaux Concert (6 juillet) et Munich 2016 (16 juillet) ont déjà été publiés par ECM. Voici maintenant New Vienna, enregistré le 9 juillet. Le pianiste interprète neuf improvisations (intitulées « New Vienna Parts I-IX ») qui comprennent une ouverture très intense et implacable (« Part I »), cinq morceaux réfléchis et introspectifs (dont la ballade chaleureuse « Part VII » et « Part VI » qui ressemble à des gouttes de pluie), l’hyper « Part III » et un blues endiablé (« Part VIII »). Pour le rappel, Jarrett joue une version tendre et discrètement inventive de « Over The Rainbow ». New Vienna, l’un des nombreux albums remarquables de Keith Jarrett, est disponible sur www.ecmrecords.com.
Membre du Roy Hargrove Quintet pendant sept ans et plus récemment étroitement associé à Cécile McLorin Salvant, Sullivan Fortner est en grande forme tout au long de Southern Nights (Pias). Son jeu témoigne d’une vaste connaissance des styles pianistiques anciens, qui transparaît tout au long de cet album très varié. Accompagné du bassiste Peter Washington et du batteur Marcus Gilmore, le trio offre notamment une version soul de « Southern Nights » d’Allen Toussaint, une version uptempo et audacieuse de « I Love You » de Cole Porter, la pièce excentrique « 9 Bar Tune » de Fortner, le tango « Tres Palabras » et l’imprévisible « Waltz For Monk ». Southern Nights (disponible sur www.pias.com) mérite d’être écouté plusieurs fois et prouve que Sullivan Fortner est l’un des grands pianistes de jazz actuels.











