Si l’« année Boulez » soutenue par le ministère de la Culture permet de diffuser la musique du compositeur, né voici un siècle, elle ne doit pas faire oublier qu’il fut aussi un chef d’orchestre de premier plan. En témoigne une riche discographie dont Haute Fidélité a retenu les indispensables.
Devenu chef d’orchestre plus par nécessité que par volonté (il était responsable de la musique de la compagnie Renaud-Barrault), Pierre Boulez (1925-2016) a d’abord défendu la musique de son siècle, celle qui était peu jouée dans la France des années 1950. Se constituera alors la base d’un répertoire dont il sera un des plus fervents zélateurs.
Du maître de la seconde École de Vienne, Arnold Schoenberg (1874-1951), Boulez enregistrera, à la tête de l’Orchestre symphonique de la BBC et de l’Ensemble Intercontemporain, une vaste anthologie qui reste la meilleure porte d’entrée de cet univers fascinant : Pierrot lunaire, les Pièces pour orchestre op. 16, les Variations op. 31, Moïse et Aaron, les deux Symphonies de chambre connaissent des versions ciselées d’une brûlante intensité aux prises de son souvent spectaculaires (« Pierre Boulez Conducts Schoenberg — The Columbia and Sony Recordings », Sony Classical, 13 CD, 1973-1983).
Des élèves Alban Berg (1885-1935) et Anton Webern (1883-1945), on choisira respectivement la Lulu éclairée au laser enregistrée à l’Opéra de Paris (Deutsche Grammophon, 3 CD, 1979) et la seconde intégrale qui offre à chacun de ces diamants un écrin sonore idéal (« Complete Webern Boulez », Deutsche Grammophon, 6 CD, 1992-1996).
Boulez s’est également imposé comme un interprète éloquent de Béla Bartók (1881-1945), dont il magnifie la rude sensualité. On s’en convaincra en piochant dans deux coffrets réunissant les grandes pages du génial Hongrois : Musique pour cordes, percussion et célesta, Concerto pour orchestre, Le Château de Barbe-Bleue, Le Mandarin merveilleux… Le premier fut réalisé quand Boulez était directeur de l’Orchestre philharmonique de New York (« Pierre Boulez Conducts Bartók », Sony Classical, 4 CD, 1972-1977), le second, plus généreux (il propose notamment les concertos), s’effectua essentiellement à Chicago (« Boulez Bartók », Deutsche Grammophon, 8 CD, 1991-2008) : la direction claire et tranchante sert admirablement les rythmes acérés et le foisonnement orchestral de Bartók.
Cinquième géant du XXe siècle, Igor Stravinsky (1882-1971) figure également au premier plan de la discographie de Boulez et a, à nouveau, suscité plusieurs interprétations. Une première série, américaine (New York essentiellement), pour Columbia (« Pierre Boulez Conducts Stravinsky », Sony Classical, 3 CD, 1967-1975) suivie d’une autre, plus vaste, qui complète les « tubes » (Le Sacre du Printemps, Petrouchka, L’Oiseau de feu, Pulcinella) de pages moins fréquentées (Symphonie de psaumes, Ebony Concerto) dans un son plus rutilant (« Boulez Stravinsky », Deutsche Grammophon, 8 CD, 1980-1996).

Autre chantre de la modernité, exilé comme Bartók aux États-Unis, penseur d’une musique qui se fait écho du tumulte urbain comme de la mécanique des machines, le Français Edgard Varèse (1883-1965) trouve en Boulez un chef capable de maîtriser des cataclysmes de percussions et des hurlements de sirènes dans un immense souffle narratif (« Boulez Conducts Varèse », Deutsche Grammophon, 1995-1996).
Il est évidemment impossible de terminer ce tour d’horizon du XXe siècle sans évoquer deux immenses compositeurs qui lui ont ouvert les portes, Claude Debussy (1862-1918) et Maurice Ravel (1875-1937). Si le mélomane se trouve à nouveau face à deux ensembles, il aura tout intérêt à choisir les seconds, merveilles de finesse du trait, de volupté des couleurs et de souplesse du geste. Boulez le rigoureux se fait hédoniste (« Boulez Ravel Debussy », Deutsche Grammophon, 6 CD, 1991-1999).
Pierre Boulez aborda tardivement l’univers de Gustav Mahler (1860-1911) mais il enregistra, et avec les meilleurs orchestres au monde (Vienne, Chicago, Cleveland), ses neuf symphonies. Qui veut découvrir le Mahler minéral de Boulez, on s’en doute à l’opposé de celui, épidermique, tourmenté et explosif, de Bernstein, pourra se tourner vers la Symphonie n° 3, œuvre-monde qui englobe la nature et l’humanité, portée par un Orchestre philharmonique de Vienne aux sonorités capiteuses à souhait (Deutsche Grammophon, 2 CD, 2001).
On l’a dit, Boulez fut d’abord compositeur, présentant dès ses vingt ans des œuvres dont la radicalité étonne encore. Qui veut découvrir sa musique peut commencer par Rituel in memoriam Bruno Maderna, les Notations et Répons, qui fait appel à l’électronique même si le disque peine à restituer le travail de spatialisation. Il va sans dire que Boulez chef d’orchestre a très bien servi Boulez compositeur. Un indispensable coffret réunit l’intégrale de sa musique dans des interprétations remarquables accompagnées d’un précieux livret de présentation et d’un entretien enregistré (« Pierre Boulez the Composer », Deutsche Grammophon, 13 CD).











